Textes sur les parfums


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 Le philosophe de Genève.

"Le sens de l'odorat est au goût ce que la vue est au toucher ; il le prévient, il l'avertit de la manière dont elle ou telle substance doit l'affecter, et dispose à la rechercher ou à la fuir…les odeurs en elle-même sont des sensations faibles ; elles ébranlent plus l'imagination que le sens et n'affectent pas tant parce qu'elles donnent que par ce qu'elles font attendre…les odeurs annoncent les saveurs.
L'odorat est le sens de l'imagination, donnant au nerf un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau, c'est pour cela qu'il ranime un moment le tempérament et l'épuise à la longue ; il a dans l'amour des effets assez connus. L'odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge où l'imagination, que peu de passions ont encore animée, n'est guère susceptible d'émotion, et où l'on n'a pas encore assez d'expérience pour prévoir avec un sens ce que nous promet un autre. Je voudrai seulement qu'on n'altérât pas les rapports naturels (entre l'odorat et le goût) pour tromper un enfant en couvrant d'un aromate agréable le déboire d'une médecine."
Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile ou De l'Éducation.

Odeurs des bois

"Ils traversèrent une pineraie de maritimes. Des coupes anciennes n’avaient laissé là que de beaux arbres espacés, entre lesquels, jouait la lumière et flottait un air libre, baigné d’arômes. Raboliot aspirait les odeurs de la nuit, celle des pousses vertes, celle des essences légères que diffusait la sève, et celle des feuilles tombées qui feutraient l’humus gras et il sentait passer aussi, l’odeur des champignons soulevant du chapeau la jonchée des aiguilles, une autre odeur encore, imperceptible, où se mêlaient un relent de suie froide et des fumets vivants d’étable et de porcherie. II évitait les souches blessantes, parfois heurtait du pied une pomme de pin écailleuse et sèche qui roulait en grelottant, ou bien sentait, sous sa semelle, s’écraser une russule croquante, un lactaire mou qui suintait.
Les souvenirs affluaient par longues vagues : toutes les odeurs des bois, l’âcreté du terreau mouillé sur quoi fermentent les feuilles mortes, les effluves légers des résines, l’atome farineux d’un champignon écrasé en passant : tous les murmures, tous les froissements, toutes les envolées dans les branches, les fracas d’ailes traversant les futaies, les essors au ras des sillons ; et tous les cris des crépuscules, la crécelle rouillée des coqs faisans, les rappels croisés des perdrix, les piaulements courts des tourteplates, et, déjà, dans la nuit commençante, ce grincement qui approche et passe à frôler votre tête, avec le vol de la première chevêche en chasse."
MAURICE GENEVOIX, Raboliot , (Grasset, édit.).

"J’appartiens à un pays que j’ai quitté. À cette heure s’y épanouit au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. À cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose. Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu’un fruit mûrit on ne sait où, là-bas, ici, tout près… un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches, et tu la flaires ici, là-bas, tout près...
Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur, parfum, s’ouvrir ton cœur."
COLETTE, Les Vrilles de la vigne (Ferenczi, édit.).

"À la première haleine de la forêt, mon cœur gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille d’une triste allégresse, pointe les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum.
Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l’air se balance à peine, lourd, musqué… Une vague molle de parfum guide les pas vers là fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret, noircit, tremble et tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont l’arôme enivre, mêlé à celui d’un chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à celui d’une ronde de champignons blancs... Ils sont nés de cette nuit et soulèvent de leurs têtes le tapis craquants de feuilles et de brindilles... Ils sont d’un blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites comme un nez d’agneau ils embaument la truffe fraîche et la tubéreuse..."
COLETTE, Les Vrilles de la vigne (Ferenczi, édit.).

"Les parfums.

Parfum des fleurs d’avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides. .
Souffle des mers chargé de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée,
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l’ondée ;
Odeur des bois à l’aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives ... "
Anna de NOAILLES Les Vivants et les Morts (Fayard, édit.).,

Contre les genoux de maman...

" … si tu dors, il faut aller te coucher.
Encore un peu, maman, encore un. peu ! je’ n’ai pas sommeil...
Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons qu’elle doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse’ es cheveux, pince mon oreille :
Je sais, je sais que les enfants de huit ans n’ont jamais sommeil.
Je reste, dans le noir, contre, les genoux de maman. Je ferme, sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers à repasser et la violette. Si je m’écarte un peu de cette fraîche robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de parfum qui nous baigne comme une onde sans plis : le tabac blanc ouvre à la nuit ses tubes étroits de parfum et ses corolles en étoile. Un rayon, en touchant le noyer, l’éveille : il clapote, remué jusqu’aux basses branches par une mince rame de lune. Le vent superpose, à [’odeur du tabac blanc, l’odeur amère et froide des petites noix véreuses qui choient sur le gazon."
COLETTE, La maison de Claudine (Ferenczi, édit.).

Parfums rustiques

"Dès que j’ouvre la porte usée, dès que les deux marches branlantes ont remué sous nos pieds, ne sens-tu pas cette odeur de terre, de feuilles de noyer, de chrysanthèmes et de fumée ? Tu flaires comme un chien novice, tu frissonnes... L’odeur amère d’un jardin de novembre, le saisissant silence dominical des bois d’où se sont retirés le bûcheron et la charrette, la route forestière détrempée où roule mollement une vague de brouillard, tout cela est à nous jusqu’au soir.
Mais peut-être préféreras-tu mon dernier royaume et le plus hanté : l’antique fenil, voûté comme une église. Respire avec moi la poussière flottante du vieux foin, encore embaumée, excitante comme un tabac fin. Nos éternuements aigus vont émouvoir un peuple argenté de rats, de chats minces à demi sauvages ; des chauves-souris vont voler un instant, dans le rayon de jour bleu qui fend, du plafond au sol, l’ombre veloutée."
COLETTE, Le Voyage égoïste (Ferenczi, édit.).

"Toute odeur est fée.

Volupté des parfums. Oui, toute odeur est fée :
Si j’épluche, le soir; une orange échauffée,
Je rêve de théâtre et de profonds décors ;
Si je brûle un fagot, je vois sonnant leurs cors,
Dans la forêt d’hiver les chasseurs faire halte ;
Si je traverse enfin ce brouillard que l’asphalte
Répand, infect et noir, autour de son chaudron,
Je me crois sur un quai parfumé de goudron,
Regardant s’avancer, blanche, une goélette,
Parmi les diamants de la mer violette."
François COPPÉE, Promenades et intérieurs (Lemerre, édit.)

Odeurs de ma rue

" La rue est faite pour qu’on y passe, mes enfants, et non pour qu’on y joue. Ne vous attardez jamais dans la rue. Et méfiez-vous de tout.
Ainsi parlait notre maman qui ne savait pas nous convaincre : qu’étaient, à nos yeux, les périls de la rue au prix de ses enchantements ?... J’aimais la rue Vercingétorix, la rue du Château, et, si je ressuscite un jour, fantôme aveugle, c’est au nez que je reconnaîtrai la patrie de mon enfance : senteurs d’une fruiterie, fumet de la blanchisserie, bouquet chimique du .pharmacien qu’illuminent, dès la chute du jour, une flamme rouge, une flamme verte, noyées toutes deux dans des bocaux ronds, haleine de la boulangerie, noble, tiède, maternelle. J’allais, les narines en éveil."
Georges DUHAMEL Le Notaire du Havre Mercure de France, édit.

La promenade du chien Macaire

"Les odeurs le déconcertaient encore un peu. La plus dépaysante était: celle qui venait du sol. Macaire n’arrivait pas à oublier le sol celle la campagne, et son exhalaison, qui, suivant les lieux, surtout suivant les heures et les jours, est bien loin d’être uniforme, mais qu’on finit par connaître assez pour ne plus avoir à s’en occuper dans la vie courante. Ce qui permet de porter toute son attention sur les odeurs plus accidentelles qui s’y enchevêtrent : arômes d’aliments et d’excréments, fumets de bêtes et: bestioles, traces de grands animaux, mais d’abord traces de chiens et traces d’hommes.
Bien que le bas de la porte sentît la peinture, Macaire discernait sans peine l’émanation étrange du trottoir. Elle évoquait certaines pierres sur une colline chauffée au soleil; où il lui était arrivé de poursuivre des lézards. Mais le parfum: de ces pierres était beaucoup plus simple.
À certains moments, l’odeur de trottoir était dominée, par une odeur de chaussures. Un homme approchait, à pas rapides, et l’on sentait considérablement ses pieds. À la campagne, les pieds marchent souvent dans des sabots ; et des pieds dans des sabots sentent la sueur d’homme, le .bois, l’herbe écrasée et le fumier. Même lorsqu’ils marchent dans des chaussures, on ne saurait les confondre avec ceux d’ici. L’étonnement de Macaire sur ce point était dû à la qualité spéciale des cuirs, aux teintures dont on les imprègne en cordonnerie fine, ainsi qu’à l’abondance et à la diversité du cirage."
Juls ROMAINS, Les hommes de bonne volonté, t, IV (Flammarion, édit.).

"Palerme s'endormait...

Palerme s'endormait ; la mer Tyrrhénienne
Répandait une odeur d'âcre et marin bétail
Arôme de la vague où meurent les sirènes ;
Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns,
Avait tant de hardie et vaste violence,
Qu'elle semblait une âpre et pénétrante offense
À la terre endormie et presque sans parfums…"
Anna de NOAILLES, Les Vivants et les Morts A. Fayard, édit.

J.-K. Huysmans. À Rebours. Pocket Classiques. N°6116.

 Extrait du chapitre X

       " Pendant cette singulière maladie qui ravage les races à bout de sang, de soudaines accalmies succèdent aux crises ; sans qu'il pût s'expliquer pourquoi, des Esseintes se réveilla tout valide, un beau matin ; plus de toux déracinante, plus de coins enfoncés à coup de maillet dans la nuque, mais une sensation ineffable de bien être, une légèreté de cervelle dont les pensées s'éclaircissaient et, d'opaques et glauques, devenaient fluides et irisées, de même que des bulles de savon de nuances tendres.
 Cet état dura quelques jours ; puis subitement, un après-midi, les hallucinations de l'odorat se montrèrent.
Sa chambre embauma la frangipane; il vérifia si un flacon ne traînait pas, débouché ; il n'y avait point de flacon dans la pièce ; il passa dans son cabinet de travail, dans sa salle à manger : l'odeur persista.
Il sonna son domestique : - Vous ne sentez rien ? dit-il. L'autre renifla une prise d'air et déclara ne respirer aucune fleur : le doute ne pouvait exister ; la névrose revenait, une fois de plus, sous l'apparence d'une nouvelle illusion des sens.
Fatigué par la ténacité de cet imaginaire arôme, il résolut de se plonger dans des parfums véritables, espérant que cette homéopathie nasale le guérirait ou du moins qu'elle retarderait la poursuite de l'importune frangipane. 
Il se rendit dans son cabinet de toilette. Là, près d'un ancien baptistère qui lui servait de cuvette, sous une longue glace en fer forgé, emprisonnant, ainsi que d'une margelle argentée de lune, l'eau verte et comme morte du miroir, des bouteilles de toute grandeur, de toute forme, s'étageaient sur des rayons d'ivoire. Iles plaça sur une table et les divisa en deux séries celle des parfums simples, c'est-à-dire des extraits ou des esprits, et celle des parfums composés, désignée sous le terme générique de bouquets.
 Il s'enfonça dans un fauteuil et se recueillit.
Il était, depuis des années, habile dans la science du flair ; il pensait que l'odorat pouvait éprouver des jouissances égales à celles de l'ouïe et de la vue, chaque sens étant susceptible, par suite d'une disposition naturelle et d'une érudite culture, de percevoir des impressions nouvelles, de les décupler, de les coordonner, d'en composer ce tout qui constitue une œuvre ; et il n'était pas, en somme, plus anormal qu'un art existât, en dégageant d'odorants fluides, que d'autres, en détachant des ondes sonores, ou en frappant de rayons diversement colorés la rétine d'un œil ; seulement, si personne ne peut discerner, sans une intuition particulière développée par l'étude, une peinture de grand maître d'une croûte, un air de Beethoven d'un air de Clapisson (1) personne, non plus, ne peut, sans une initiation préalable, ne point confondre, au premier abord, un bouquet créé par un sincère artiste, avec un pot-pourri fabriqué par un industriel, pour la vente des épiceries et des bazars.
Dans cet art des parfums, un côté l'avait, entre tous, séduit, celui de la précision factice.
Presque jamais, en effet, les parfums ne sont issus des fleurs dont ils portent le nom ; l'artiste qui oserait emprunter à la seule nature ses éléments, ne produirait qu'une couvre bâtarde, sans vérité, sans style, attendu que l'essence obtenue par la distillation des fleurs ne saurait offrir qu'une très lointaine et très vulgaire analogie avec l'arôme même de la fleur vivante, épandant ses effluves, en pleine terre.
Aussi, à l'exception de l'inimitable jasmin, qui n'accepte aucune contrefaçon, aucune similitude, qui repousse jusqu'aux à peu près, toutes les fleurs sont exactement représentées par des alliances d'alcoolats et d'esprits (2), dérobant au modèle sa personnalité même et y ajoutant ce rien, ce ton en plus, ce fumet capiteux, cette touche rare qui qualifie une œuvre d'art.
En résumé, dans la parfumerie, l'artiste achève l'odeur initiale de la nature dont il taille la senteur, et il la monte ainsi qu'un joaillier épure l'eau d'une pierre et la fait valoir.
Peu à peu, les arcanes de cet art, le plus négligé de tous, s'étaient ouverts devant des Esseintes qui déchiffrait maintenant cette langue, variée, aussi insinuante que celle de la littérature, ce style d'une concision inouïe, sous son apparence flottante et vague.
Pour cela, il lui avait d'abord fallu travailler la grammaire, comprendre la syntaxe des odeurs, se bien pénétrer des règles qui les régissent, et, une fois familiarisé avec ce dialecte, comparer les couvres des maîtres, des Atkinson et des Lubin, des Chardin et des Violet, des Legrand et des Piesse, désassembler la construction de leurs phrases, peser la proportion de leurs mots et l'arrangement de leurs périodes.
Puis, dans cet idiome des fluides, l'expérience devait appuyer les théories trop souvent incomplètes et banales.
La parfumerie classique était, en effet, peu diversifiée, presque incolore, uniformément coulée dans une matrice fondue par d'anciens chimistes ; elle radotait, confinée en ses vieux alambics, lorsque la période romantique était éclose et l'avait, elle aussi, modifiée, rendue plus jeune, plus malléable et plus souple.
Son histoire suivait, pas à pas, celle de notre langue. Le style parfumé Louis XIII, composé des éléments chers à cette époque, de la poudre d'iris, du musc, de la civette, de l'eau de myrte déjà désignée sous le nom d'eau des anges, était à peine suffisant pour exprimer les grâces cavalières, les teintes un peu crues du temps, que nous ont conservées certains des sonnets de Saint-Amand. Plus tard, avec la myrrhe, l'oliban, les senteurs mystiques, puissantes et austères, l'allure pompeuse du grand siècle, les artifices redondants de l'art oratoire, le style large, soutenu, nombreux, de Bossuet et des maîtres de la chaire, furent presque possibles ; plus tard encore, les grâces, fatiguées et savantes de la société française sous Louis XV, trouvèrent plus facilement leur interprète dans la frangipane et la maréchale (3) qui donnèrent en quelque sorte la synthèse même de cette époque ; puis, après l'ennui et l'incuriosité du premier empire, qui abusa des eaux de Cologne et des préparations au romarin, la parfumerie se jeta, derrière Victor Hugo et Gautier, vers les pays du soleil ; elle créa des orientales, des selams (4) fulgurants d'épices, découvrit des intonations nouvelles, des antithèses jusqu'alors inosées, tria et reprit d'anciennes nuances qu'elle compliqua, qu'elle subtilisa, qu'elle assortit ; elle rejeta résolument enfin cette volontaire décrépitude à laquelle l'avaient réduite les Malherbe, les Boileau, les Andrieux (5), les Baour-Lormian (6), les bas distillateurs de ses poèmes.
Mais cette langue n'était pas demeurée, depuis la période de 1830, stationnaire. Elle avait encore évolué, et, se modelant sur la marche du siècle, elle s'était avancée parallèlement avec les autres arts, s'était, elle aussi, pliée aux vœux des amateurs et des artistes, se lançant sur le Chinois et le Japonais, imaginant des albums odorants, imitant les bouquets de fleurs de Takéoka (7), obtenant par des alliances de lavande et de girofle, l'odeur du Rondeletia ; par un mariage de patchouli et de camphre, l'arôme singulier de l'encre de Chine ; par des composés de citron, de girofle et de néroli, l'émanation de l'Hovénia du Japon.
Des Esseintes étudiait, analysait l'âme de ces fluides, faisait l'exégèse de ces textes ; il se complaisait à jouer pour sa satisfaction personnelle, le rôle d'un psychologue, à démonter et à remonter les rouages d'une œuvre, à dévisser les pièces formant la structure d'une exhalaison composée, et, dans cet exercice, son odorat était parvenu à la sûreté d'une touche presque impeccable.
De même qu'un marchand de vins reconnaît le cru dont il hume une goutte ; qu'un vendeur de houblon, dès qu'il flaire un sac, détermine aussitôt sa valeur exacte ; qu'un négociant chinois peut immédiatement révéler l'origine des thés qu'il sent, dire dans quelles fermes des monts Bohées (8), dans quels couvents bouddhiques, il a été cultivé, l'époque où ses feuilles ont été cueillies, préciser le degré de torréfaction, l'influence qu'il a subie dans le voisinage de la fleur de prunier, de l'Aglaia, de l'Olea fragrans, de tous ces parfums qui servent à modifier sa nature, à y ajouter un rehaut inattendu, à introduire dans son fumet un peu sec un relent de fleurs lointaines et fraîches ; de même aussi des Esseintes pouvait, en respirant un soupçon d'odeur, vous raconter aussitôt les doses de son mélange, expliquer la psychologie de sa mixture, presque citer le nom de l'artiste qui l'avait écrit et lui avait imprimé la marque personnelle de son style.
Il va de soi qu'il possédait la collection de tous les produits employés par les parfumeurs ; il avait même du véritable baume de La Mecque, ce baume si rare qui ne se récolte que dans certaines parties de l'Arabie Pétrée et dont le monopole appartient au Grand Seigneur.
Assis maintenant dans son cabinet de toilette, devant sa table, il songeait à créer un nouveau bouquet et il était pris de ce moment d'hésitation bien connu des écrivains, qui, après des mois de repos, s'apprêtent à recommencer une nouvelle oeuvre.
Ainsi que Balzac que hantait l'impérieux besoin de noircir beaucoup de papier pour se mettre en train, des Esseintes, reconnu a nécessité de se refaire auparavant la main par quelques travaux sans importance ; voulant fabriquer de l'héliotrope, il souipesa des flacons d'amande et de vanille, ^puis il changea d'idée et se résolaut à aborder le pois de senteur.
Les expressions, les procédés lui échappaient ; il tâtonna ; en somme dans la fragrance de cette fleur, l'oranger domine ; il tenta de p:lusieurs combinaisons et il finit par atteiendre le ton juste, en joingant à l'oranger de la tubéreuse et de la rose qu'il lia par une goutte de vanille.
 Les incertitudes se dissipèrent ; une petite fièvre l'agita, il fut prêt au travail ; il composé encore du thé en mélangean de la cassie et de l'iris, puis, sûr de lui, il se détermina à marcher de l'avant, à plaquer une phrase fulminante dont le hautain fracas effondrerait le chichottement de cette astucieuse frangipane qui se faufilait encore dans la pièce.
Il mania l'ambre, lle musc-tonkin, aux éclats terribles, le patchouli, le plus âcre des parfums végétaux et dony la fleur, à l'état brut, dégage un remugle de moisi et de rouille. Quoi qu'il fît, la hantise du XVIII e siècle l'obséda ; les robes à paniers, les falbalas tournèrent devant ses yeux ; des souvenirs des "Vénus" de Boucher, tout en chair, sans os, bourrées de coton rose, s'installèrent sur ses murs , des rappels du roman de Thémidore, de l'exquise Rosette retroussée dans un désespoir couleur de feu, le poursuivirent. Furieux, il se leva et, afin de libérer, il renifla de toutes ses forces, cette pure essence de spika-nard, si chère au orientaux et si désagréables aux Européens, à cause de son relent trop prononcé de valériane. Il demeura étourdi sous la violence de ce choc. Comme pilés par un coup de marteau, les filigranes de la délicate odeur disparurent ; il profita de ce temps de répit pour échapper aux siècles défunts, aux vapeurs surannées, pour entrer, ainsi qu'il le faisait jadis, dans des oeuvres moins restreintes et plus neuves.
Il avait autrefois aimer à se laisser bercer d'accords en parfumerie ; il usait d'effets analogues à ceux des poètes, employait, en quelque sorte, l'admirable ordonnance de certaines pièces de Beaudelaire telles que "l'Irréparable" et "le Balcon", ou le dernier des cinq vers qui composent la strophe est l'écho du premier et revient, ainsi qu'un refrain, noyer l'âme dans des infinis de mélancolie et de langueur.
Il s'égarait dans les songes qu'évoquaient pour lui ces stances aromatiques, ramené soudain à son point de départ, au motif de sa méditation, par le retour du thème initial, reparaissant, à des intervalles ménagés, dans l'odorante orchestration du poème.
Actuellement, il voulut vagabonder dans un surprenant et variable paysage, et il débuta par une phrase, sonore, ample, ouvrant tout d'un coup une échappée de campagne immense.
Avec ses vaporisateurs, il injecta dans la pièce une essence formée d'ambroisie, de lavande de Mitcham, de pois de senteur, de bouquet, une essence qui, lorsqu'elle est distillée par un artiste, mérite le nom qu'on lui décerne, " d'extrait de pré fleuri " ; puis dans ce pré, il introduisit une précise fusion de tubéreuse, de fleur d'oranger et d'amande, et aussitôt d'artificiels lilas naquirent, tandis que des tilleuls s'éventèrent, rabattant sur le sol leurs pâles émanations que simulait l'extrait du tilia de Londres.
Ce décor posé en quelques grandes lignes, fuyant à perte de vue sous ses yeux fermés, il insuffla une légère pluie d'essences humaines et quasi félines, sentant la jupe, annonçant la femme poudrée et fardée, le stéphanotis, l'ayapana, l'opopanax, le chypre, le champaka, le sarcanthus, sur lesquels il juxtaposa un soupçon de seringa, afin de donner dans la vie factice du maquillage qu'ils dégageaient, un fleur naturel de rires en sueur, de joies qui se démènent au plein soleil.
Ensuite il laissa, par un ventilateur, s'échapper ces ondes odorantes, conservant seulement la campagne qu'il renouvela et dont il força la dose pour l'obliger à revenir ainsi qu'une ritournelle dans ses strophes.
Les femmes s'étaient peu à peu évanouies ; la campagne était devenue déserte ; alors, sur l'horizon enchanté, des usines se dressèrent, dont les formidables cheminées brûlaient, à leurs sommets, comme des bols de punch.
Un souffle de fabriques, de produits chimiques, passait maintenant dans la brise qu'il soulevait avec des éventails, et la nature exhalait encore, dans cette purulence de l'air, ses doux effluves.
Des Esseintes maniait, échauffait entre ses doigts, une boulette de styrax (9, et une très bizarre odeur montait dans la pièce, une odeur tout à la fois répugnante et exquise, tenant de la délicieuse senteur de la jonquille et de l'immonde puanteur de la gutta-percha (10) et de l'huile de houille. Il se désinfecta les mains, inséra, en une boîte hermétiquement close, sa résine, et les fabriques disparurent à leur tour. Alors, il darda parmi les vapeurs ravivées des tilleuls et des prés, quelques gouttes de new mown hay et, au milieu du site magique momentanément dépouillé de ses lilas, des gerbes de foin s'élevèrent, amenant une saison nouvelle, épandant leur fine effluente dans l'été de ces senteurs
 Enfin, quand il eut assez savouré ce spectacle, il dispersa précipitamment des parfums exotiques, épuisa ses vaporisateurs, accéléra ses esprits concentrés, lâcha bride à tous ses baumes, et, dans la touffeur exaspérée de la pièce, éclata une nature démente et sublimée, forçant ses haleines, chargeant d'alcoolats en délire une artificielle brise, une nature pas vraie et charmante, toute paradoxale, réunissant les piments des tropiques, les souffles poivrés du santal de la Chine et de l'hediosmia de la Jamaïque, aux odeurs françaises du jasmin, de l'aubépine et de la verveine, poussant, en dépit des saisons et des climats, des arbres d'essences diverses, des fleurs aux couleurs et aux fragrances les plus opposées, créant par la fonte et le heurt de tous ces tons, un parfum général, innommé, imprévu, étrange, dans lequel reparaissait, comme un obstiné refrain, la phrase décorative du commencement, l'odeur du grand pré, éventé par les lilas et les tilleuls.
 Tout à coup une douleur aiguë le perça ; il lui sembla qu'un vilebrequin lui forait les tempes. Il ouvrit les yeux, se retrouva au milieu de son cabinet de toilette, assis devant sa table ; péniblement, il marcha, abasourdi, vers la croisée qu'il entrebâilla. Une bouffée d'air rasséréna l'étouffante atmosphère qui l'enveloppait ; il se promena, de long en large, pour raffermir ses jambes, alla et vint, regardant le plafond où des crabes et des algues poudrées de sel s'enlevaient en relief sur un fond grenu aussi blond que le sable d'une plage ; un décor pareil revêtait les plinthes, bordant les cloisons tapissées de crêpe japonais vert d'eau, un peu chiffonné, simulant le friselis d'une rivière que le vent ride et, dans ce léger courant, nageait le pétale d'une rose autour duquel tournoyait une nuée de petits poissons dessinés en deux traits d'encre.
Mais ses paupières demeuraient lourdes ; il cessa d'arpenter le court espace compris entre le baptistère et la baignoire, et il s'appuya sur la rampe de la fenêtre ; son étourdissement cessa ; il reboucha soigneusement les fioles, et il mit à profit cette occasion pour remédier au désordre de ses maquillages. II n'y avait point touché depuis son arrivée à Fontenay, et il s'étonna presque, maintenant, de revoir cette collection naguère visitée par tant de femmes. Les uns sur les autres, des flacons et des pots s'entassaient. Ici, une boîte en porcelaine, de la famille verte, contenait le schnouda, cette merveilleuse crème blanche qui, une fois étendue sur les joues, passe, sous l'influence de l'air, au rose tendre, puis à un incarnat si réel qu'il procure l'illusion vraiment exacte d'une peau colorée de sang ; là, des laques (11), incrustés de burgau (12), renfermaient de l'or japonais et du vert d'Athènes, couleur d'aile de cantharide, des ors et des verts qui se transmuent en une pourpre profonde dès qu'on les mouille ; près de pots pleins de pâte d'aveline, de serkis du harem, d'émulsines au lys de Kachemyr, de lotions d'eau de fraise et de sureau pour le teint, et près de petites bouteilles remplies de solutions d'encre de Chine et d'eau de rose à l'usage des yeux, des instruments en ivoire, en nacre, en acier, en argent, s'étalaient éparpillés avec des brosses en luzerne pour les gencives : des pinces, des ciseaux, des strigiles, des estompes, des crêpons et des houppes, des gratte-dos, des mouches et des limes. II manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influence de certains aromates et de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à faire macérer la pointe de ses seins dans les senteurs, mais n'éprouvant, en somme, une délicieuse et accablante extase que lorsqu'on lui ratissait la tête avec un peigne ou qu'elle pouvait humer, au milieu des caresses, l'odeur de la suie, du plâtre des maisons en construction, par les temps de pluie, ou de la poussière mouchetée par de grosses gouttes d'orage, pendant l'été.
Il rumina ces souvenirs, et un après-midi écoulé, à Pantin, par désœuvrement, par curiosité, en compagnie de cette femme, chez l'une de ses sœurs, lui revint, remuant en lui un monde oublié de vieilles idées et d'anciens parfums ; tandis que les deux femmes jacassaient et se montraient leurs robes, il s'était approché de la fenêtre et, au travers des vitres poudreuses, il avait vu la rue pleine de boue s'étendre et entendu ses pavés bruire sous le coup répété des galoches battant les mares.
Cette scène déjà lointaine se présenta subitement, avec une vivacité singulière. Pantin était là, devant lui, animé, vivant, dans cette eau verte et comme morte de la glace margée de lune où ses yeux inconscients plongeaient ; une hallucination l'emporta loin de Fontenay ; le miroir lui répercuta en même temps que la rue les réflexions qu'elle avait autrefois fait naître et, abîmé dans un songe, il se répéta cette ingénieuse, mélancolique et consolante antienne qu'il avait jadis notée dès son retour dans Paris.
 - Oui, le temps des grandes pluies est venu ; voilà que les gargouilles dégobillent, en chantant sous les trottoirs, et que les fumiers marinent dans des flaques qui emplissent de leur café au lait les bols creusés dans le macadam ; partout, pour l'humble passant, les rince-pieds fonctionnent. Sous le ciel bas, dans l'air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident ; la dégoûtation de l'existence s'accentue et le spleen écrase ; les semailles d'ordures que chacun a dans l'âme éclosent ; des besoins de sales ribotes' agitent les gens austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçats vont naître.
Et pourtant, je me chauffe devant un grand feu et, d'une corbeille de fleurs épanouies sur la table se dégage une exhalaison de benjoin, de géranium et de vétyver qui remplit la chambre. En plein mois de novembre, à Pantin, rue de Paris, le printemps persiste et voici que je ris, à part moi, des familles craintives qui, afin d'éviter les approches du froid, fuient à toute vapeur vers Amibes ou vers Cannes.
L'inclémente nature n'est pour rien dans cet extraordinaire phénomène ; c'est à l'industrie seule, il faut bien le dire, que Paris est redevable de cette saison factice.
En effet, ces fleurs sont en taffetas, montées sur du fil d'archal (13), et la senteur printanière filtre par les joints de la fenêtre, exhalée des usines du voisinage, des parfumeries de Pinaud et de Saint-James.
Pour les artisans usés par les durs labeurs des ateliers, pour les petits employés trop souvent pères, l'illusion d'un peu de bon air est, grâce à ces commerçants, possible.
Puis de ce fabuleux subterfuge d'une campagne, une médication intelligente peut sortir ; les viveurs poitrinaires qu'on exporte dans le Midi, meurent, achevés par la rupture de leurs habitudes, par la nostalgie des excès parisiens qui les ont vaincus. Ici, sous un faux climat, aidé par des bouches de poêles, les souvenirs libertins renaîtront, très doux, avec les languissantes émanations féminines évaporées par les fabriques. Au mortel ennui de la vie provinciale, le médecin peut, par cette supercherie, substituer platoniquement, pour son malade, l'atmosphère des boudoirs de Paris, des filles. Le plus souvent, il suffira, pour consommer la cure, que le sujet ait l'imagination un peu fertile.
Puisque, par le temps qui court, il n'existe plus de substance saine, puisque le vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclame sont frelatés et dérisoires, puisqu'il faut enfin une singulière dose de bonne volonté pour croire que les classes dirigeantes sont respectables et que les classes domestiquées sont dignes d'être soulagées ou plaintes, il ne me semble, conclut des Esseintes, ni plus ridicule ni plus fou de demander à mon prochain une somme d'illusion à peine équivalente à celle qu'il dépense dans des buts imbéciles chaque jour, pour se figurer que la ville de Pantin est une Nice artificielle, une Menton factice.
Tout cela n'empêche pas, fit-il, arraché à ses réflexions, par une défaillance de tout son corps, qu'il va falloir me défier de ces délicieux et abominables exercices qui m'écrasent. Il soupira : - Allons, encore des plaisirs à modérer, des précautions à prendre ; et il se réfugia dans son cabinet de travail, pensant échapper plus facilement ainsi à la hantise de ces parfums.
Il ouvrit la croisée toute large, heureux de prendre un bain d'air ; mais, soudain, il lui parut que la brise soufflait un vague montant d'essence de bergamote avec laquelle se coalisait de l'esprit de jasmin, de cassie et de l'eau de rose. Il haleta, se demandant s'il n'était point décidément sous le joug d'une de ces possessions qu'on exorcisait au Moyen Age. L'odeur changea et se transforma, tout en persistant. Une indécise senteur de teinture de tolu (14) de baume du Pérou, de safran, soudés par quelques gouttes d'ambre et de musc, s'élevait maintenant du village couché, au bas de la côte, et, subitement, la métamorphose s'opéra, ces bribes éparses se relièrent et, à nouveau, la frangipane, dont son odorat avait perçu les éléments et préparé l'analyse, fusa de la vallée de Fontenay jusqu'au fort, assaillant ses narines excédées, ébranlant encore ses nerfs rompus, le jetant dans une telle prostration, qu'il s'affaissa évanoui, presque mourant, sur la barre d'appui de la fenêtre. "J.-K. Huysmans. À Rebours. Extrait du chapitre X, Pocket Classiques, N°6116..

1. Antoine-Louis Clapisson, 1808-1866, compositeur d’opéras comiques à succès. 2. Les alcoolats sont des solutions d'essences aromatiques dans de l’alcool, non distillées en présence d'alcools. Les esprits, eux, sont des solutions distillées. 3. Poudre à la maréchale : cosmétique pour cheveux et perruques. 4. Bouquets de fleurs dont l’arrangement forme un langage muet. 5. Disciple de Voltaire (1759-1833). 6. Poète français, adversaire du romantisme (1770-1854). 7. Takaoka : ville du Japon, célèbre pour ses laques. 8. Montagne de Chine où pousse une variété de thé noir. 9. Plante tropicale fournissant le benjoin et les résines. 10. Substance tirée du latex de certaines plantes et servant d’isolant. 11. Au masculin, objet laqué.12. Au Japon, nacre utilisée pour les incrustations. 13. Fil de laiton. 14. Baume recueilli près de Tolu, Nouvelle Grenade.

 

 

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